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Accueil du site > Littérature maritime > Les aventures du capitaine Kerdubon > Les neuf dragons

Rubrique : Les aventures du capitaine Kerdubon

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Les neuf dragonsVersion imprimable de cet article Version imprimable

Publié 4 juin, (màj 31 mai) par : Collectif Salacia   

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Mots-clés secondaires: navigation_divers , Traditions_cultures

NDLR merci à “Kerdubon” capitaine, marin, conteur et explorateur...

Les neuf dragons

 
Depuis le Tibet, le Mékong draine la terre jaune. Par ses neuf embouchures... les neuf dragons Il crache loin en mer de la vase et des détritus végétaux, d’autant plus loin que les eaux sont gonflées par la mousson. Il suffit de remonter la piste pour trouver la presqu’île de Camau, en évitant bien sûr les deux frères, le bagne de Poulo Condore et autres obstacles plus ou moins flottants. Le s/s Mézidon se présenta à l’aube au Cap Saint Jacques, prêt à embarquer son pilote. Un blanc paquebot des Messageries Maritimes attendait au mouillage. L’un suivant l’autre, les deux navire remontèrent la rivière de Saïgon. Des postes militaires aux pointes de Nuoc Van et de kervalla semblaient bien calmes. Toute fois, il n’était pas rare que des navires de passage soient parfois pris à partie par quelque nerveux de la gâchette... qui se plaisait à aligner une vache dans un couloir. Il valait mieux ne pas traîner dans les coursives extérieures.

Le paquebot majestueux se rendit à la pointe des blagueurs au bout du long quai bordant la rivière de Saïgon sur sa rive droite, puis accosta, tandis que le « Mézidon » arrivait à son tour La foule des dockers accroupis sur leurs mollets attendait les navires, parée à les vider de leur précieuse cargaison. Des camions militaires rangés à l’ombre des hangars devaient attendre les militaires embarqués sur le paquebot. Le gouvernement avait bien juré que... maintenant et à partir de dorénavant... ils étaient tous volontaires, combien survivraient... à l’incapacité générale civile ou militaire, était une question certainement secondaire... le monde civilisé ne fusille plus ses généraux vaincus.

Le port dont toutes les activités avaient été suspendues pour suivre d’abord l’accostage prioritaire du liner, puis celui plus discret du liberty-ship de Monsieur Barbe, ressemblait à une carte postale rétro, du genre : scène de la vie coloniale, ou l’arrivée du courrier, ainsi que l’avait reproduite la revue de la ligue Maritime et coloniale. Joachim s’en souvenait bien et y songeait, tandis que son œil de grand Guillou cherchait en vain... quelque figure connue sur le quai.

Encore rempli des images fugitives, mais paisibles, accumulées pendant le long slalom dans les méandres de la rivière, lors de la remontée à travers les rizières et la forêt basse mais dense de la mangrove, il avait du mal à fixer son attention sur la poignée de Français bedonnants. Il revoyait les clochers de la Cathédrale de Saïgon. Ceux-ci grossissaient en se rapprochant à chaque virage, sans qu’on ait le cap dessus... presque mine de rien... comme avait fait remarquer le Sans fil. Ils dominaient la masse verte de la végétation tropicale, dans un ciel curieusement embrumé par la considérable humidité relative de l’atmosphère.

Il songeait paradoxalement à... la mer blonde des blés de Beauce enserrant la Cathédrale de Chartres, dont les deux clochers se détachent sur le ciel d’azur au mois d’Août et se rapprochent... sans en avoir l’air... à chaque virage de la route. Etant loin de se prendre pour le Péguy du « Mézidon », Kerdubon sourit, ce qui fit frémir son grand nez. Il sortit de ses rêveries. Le film de la vie un instant mis en arrêt sur image avait repris brutalement son déroulement normal. Par rapport avec le calme et le silence précédent, on aurait dit qu’il était en mode accéléré... simple illusion.

Les autorités avaient disparu vers l’aire de Faubon et de son assistant Fine-fesses. Peut-être qu’elles avaient déjà en moite main, non pas la liste d’équipage, ni les déclarations individuelles de douane... mais un verre contenant 33 centilitres de bonne bière... européenne, histoire de se changer de la Bière Larue locale... la bière qui tue... comme disaient les spécialistes d’alors.

Les équipes de dockers en chapeau pointu commun, ou en casque blanc plus ou moins défraîchi, avaient envahi les ponts. Ils semblaient joyeux et bruyants. Cris rires et appels, se mêlaient aux sifflets des chefs d’équipes, au bruit de la sirène d’un remorqueur passant à toute vitesse, aux grincements des grues, aux échappements de vapeur des treuils, aux grondements des tracteurs et camions tirant des remorques.
La grouillante et efficace mouvance des « niacs » [1] affairés, avait surpris même le flegmatique Lieutenant de service.

En effet, avant même qu’il ait reçu les instructions du Second Capitaine revenant du gaillard où il avait terminé l’amarrage de l’avant, les cales étaient déshabillées de leurs prélarts, les dominos rangés sur le pont le long des hiloires et à présent les mâts de charge déjà brassés en bataille, les galiottes étaient ôtées une à une, laissant béer les cales pleines. De partout, on entendait les contremaîtres crier maulen maulen… vite vite ! Leur chef, chapeau de tôle, ainsi baptisé par des générations d’équipages à cause bien sûr de la peinture aluminium recouvrant son chapeau traditionnel de latanier criait le plus fort.

Baodoum” le tailleur, avait déjà pris les mesures de Joachim, lui promettant un costume pour le lendemain. Son boulier en action, il calculait avec précision la longueur de tissu nécessaire et le prix.

  • Mais gast ! J’ai pas d’nyats ! (piastres)
    • Mensonge !... toi changer Singapour... tous les marins aller à « Change alley », moi connaît... si tu veux moi te changer argent métro... bong change !
  • Ah ben dame... j’ai d’autres frais en vue moi !
    • Bieng... toi payer prochain voyage !

Et il montra avec fierté ce qui lui valait la considération de ses assistants, ce qui lui conférait une énorme importance par rapport à ses collègues et concurrents plus réalistes... l’objet de son orgueil d’asiatique qui ne perd jamais la face : un modeste carnet noir fermé par un élastique. Kerdubon était resté bouche ouverte. Avec l’onction d’un Cardinal officiant, il ouvrit son calepin, et montra à notre ami, la liste dûment émargée par les intéressés, des nombreux navigateurs lui devant de l’argent et qui paieraient un jour ou l’autre... lors d’un prochain voyage.

Le maître d’hôtel arriva tout essoufflé :

  • Lieutenant le commandant vous demande !
    • Merci La misère... j’accours... gast sauvé par le gong je suis !...
      Faubon tournait comme un lion en cage pour apaiser sa colère. Il cessa son parcours du combattant pour expliquer à son Lieutenant :
  • Ces tarés de l’agence ne veulent pas croire que le Bosco est fou !... Aussi pas de malabars en blanc... pas de voiture à hublots (Ambulance en terme...maritime)...c’est en taxi que tu vas l’amener chez le Docteur... fais toi accompagner !
    • Pourquoi pas en cyclo-pousse ?... Il est calme en ce moment, mais faut être une bonne poignée pour le maîtriser s’il pique une crise  !
  • Refais lui une piqûre de somnifère... çà marche bien ce truc là !

Où la faculté mesure le manque de fiabilité de l’étalon .

  • Vous savez...il existe beaucoup plus de fous en liberté qu’on ne le soupçonnerait !... Je veux dire que chacun d’entre nous, dans la mesure où il n’est pas identique à l’étalon du troupeau... pourrait à la rigueur être considéré comme fou... par le troupeau auquel il appartient !
    • Ben gast !... et si c’était l’étalon qu’était dérangé dans sa tête... en plus de ses... fonctions ?
  • Ohhh !... Je parle d’étalon dans le sens de mesure servant d’unité de comparaison !... Mais peut-être cela dépasse-t-il votre entendement ?... Môssieu !
    • Sûrement... car de ce côté là... j’entends rien !... En tous cas Docteur... trouvez vous normal qu’un individu... même pas étalon... embrasse son commandant sur la bouche ?
  • Les pulsions môssieu... les pulsions !... profondes et cachées, elles peuvent se manifester chez tout individu, à la suite d’une circonstance peut-être fortuite... mais nécessaire

Joachim le regard désespéré se tourna vers le Radio qui l’accompagnait. Il devenait de plus en plus évident qu’aucun argument ne ferait admettre à ce pédant plein de morgue, que le Bosco était cinglé... Peut-être même qu’en insistant plus lourdement, ils se retrouveraient... encabanés. Il faut admettre à la décharge de ce jeune toubib, que Kerdubon n’avait pas mégoté sur la dose de calmant nécessaire à l’introduction du malade dans la quatre chevaux... pie, Taxi N°235 Il s’adressa à la superbe réceptionniste... l’œil tout à coup allumé

  • Voilà Mademoiselle... timbré ou pas... je vous le laisse. Sa cantine sera débarquée au Havre. Voilà ses papiers, son... nécessaire... puis se tournant vers Jean de la lune ... T’as bien cru que j’allais dire : son « baise en ville » hein gast donc ?

L’infirmière éclata de rire, et nos amis ne restèrent pas en reste... Un contact venait de s’établir et ils allaient tenter leur numéro de charme... lorsque dans un fracas du tonnerre, deux soldats en tenue léopard, chapeau de brousse de travers, entrèrent en vociférant. Le toubib se précipita bras écartés, blouse ouverte... pour les stopper dans leur élan irrésistible.

  • Regarde... murmura Joachim à l’oreille de son copain en désignant le médicastre qu’ils voyaient de dos... on dirait qu’il montre Polichinelle à la petite fille du comptoir !
    • Du calme messieurs... il y a des malades ici !
  • Un de moins Docteur !... Un rouquin qui a sauté par la fenêtre du premier étage, piqué notre Jeep et filé vers le boulevard Galliéni... en sens interdit !
    • Gast !... soyez sans craintes militaires !... il la rapportera votre « toto »... l’est pas fou c’malade là !... Pas vrai Radio ?... Viens mon camarade, çà ne nous concerne plus c’t’affaire là

Ils s’éclipsèrent rapidement, se retrouvant si brutalement sous un soleil éclatant, qu’ils se dirigèrent d’instinct juste en face, vers l’ombre accueillante d’un bar. Assis au comptoir bien ventilé, ils se détendirent rapidement, regardant par la porte ouverte, la clinique du bon docteur officiel de différentes compagnies de navigation, qui se trouvait dans une rue calme, non loin du centre ville. Une quinzaine de chambres occupaient le rez-de-chaussée et le premier étage de l’immeuble colonial classique des années 1900, avec ses impressionnantes hauteurs sous plafond, ses ventilateurs aux pales grandes comme des hélices d’avion, brassant l’air tiède et humide, dans un chuintement discret.
Il y avait généralement deux pensionnaires... je veux dire deux malades par chambre. En dehors du bon docteur, du chirurgien et du jeune praticien qui avait reçu nos amis, le personnel était exclusivement féminin et Indochinois. Aussi la clinique était bien connue des marins qui regrettaient parfois d’avoir déjà été opérés de... l’appendicite. Qu’à cela ne tienne, le médecin compréhensif et bien sûr... totalement désintéressé... leur trouvait facilement un malaise nécessitant un temps de séjour dans ce Paradis aseptisé... aussi long que prenait leur navire avant de quitter l’Indochine. Inutile de dire que l’un des occupants d’une chambre à deux lits, devait parfois se rendre au bistrot d’en face... pour laisser son collègue se faire... soigner par une infirmière compétente.

  • Vous grands malades ?... leur demanda la barmaid.
    • Un peu... dérangés seulement... aussi quoaahh !

Le maître d’équipage du « Mézidon » au volant de la voiture volée, traversa toute la ville, semant la pagaille dans la foule des cyclos et des moto-pousses, parmi les taxis 4CV ou 2O3 Peugeot, les chars à bœufs ou à bras, parmi les fourmis en kékouan noir etc... Il coupa même en deux... un défilé militaire vers l’hôtel de ville. Finalement, ce fut au delà de Cholon qu’il fut arrêté par un barrage militaire, lorsque ses quatre roues crevèrent sur les chaînes à clous tripodes. Les légionnaires... habitués au pire, furent stupéfaits de voir un grand rouquin en pyjama se dresser par dessus le pare-brise rabaissé, monter sur le capot qui pliait sous son poids et demander avec son accent caractéristique de l’Armor :

  • Quelqu’un icitte [2] aurait-il point vu passer la Marie Vonnick ma femme ?

Quand l’étalon dépasse les bornes

De retour à bord, nos amis devaient aller voir le commandant pour qu’il puisse terminer les dernières lignes de son rapport à la Direction de François Barbe, certainement par ces mots : le malade a été remis en bonne et due forme au docteur de la Clinique désignée par la Compagnie à notre agent... en foi de quoi... etc... etc... Hélas... l’agent était déjà présent... vu qu’il n’avait pas fait escale au bistrot d’en face. Il fulminait et étourdissait littéralement Faubon par ses cris et ses gémissements dignes de la commedia d’El arte !

  • Vos hommes... sans doute en état d’ivresse... n’ont même pas été capables de l’amener dans la clinique... le Docteur m’a affirmé que le malade s’était enfui... avant même d’avoir franchi le seuil de son établissement ! ... Il faut sévir... les débarquer... j’ai déjà téléphoné... on les rapatriera à leur frais par le prochain paquebot !

Kerdubon qui avait entendu cette dernière charge à son encontre, bouscula “La misère”... qui renversa le plateau de verres qu’il emportait à la souillarde et tel un diable bondissant de sa boite, l’œil plus noir que jamais, le nez à l’horizontale comme un éperon paré à crever l’œil de l’adversaire... saisit l’important gros homme par le col de sa chemise, le souleva de son fauteuil et lui hurla à bout portant :

  • Gast vraiment ! Alors comment ce pingouin de Docteur et vous mêmes expliquez le pyjama de la clinique que portait l’bosco en sautant par la fenêtre du premier étage malgré mes mises en garde qui ne furent même pas écoutées ?... Et les militaires... sont pas témoins ?... malhonnête individu, n’écoutez pas ce “guénaouec”  [3] commandant... c’est un moins que rien ! Je vais le foutre par dessus bord !...

Un bruit de sirène de voiture de Police n’arrêta pas notre ami hors de lui. Des policiers montèrent les escaliers quatre à quatre, et se présentèrent à la porte du salon, puis restèrent muets en voyant le très respectable agent d’uns grande compagnie de navigation, serré au kiki par Joachim et boxé par... le commandant !... Décidément, on voyait de tout sur ces bateaux de commerce où comme chacun le sait, du commandant au mousse, on a affaire qu’à une bande d’ivrognes !

  • Quoi-t’est-ce ?... finit par articuler le Pacha en retrouvant son calme, tandis que l’Agent relâché redressait sa cravate, et remettait de l’ordre dans sa tenue.
    • Votre marin qui s’était enfui avec une Jeep Militaire, des légionnaires nous l’ont amené !...
  • Bien Messieurs, veuillez le remettre à nouveau à la clinique… Ils sauront s’en occuper !


Par la suite, le commandant et son lieutenant rirent bien de l’affaire... mousse en main, mais ce qu’ils ignoraient, c’est que le Directeur Général de l’agence vexé d’avoir été malmené par... un moins que rien de marin... fit un rapport méchant sur le compte de Faubon... lequel rapport amusa beaucoup... le p’tit père Francois... mais çà, nous sommes seuls à le savoir !

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Saïgon... années 50 : des 4 cv, des Arondes, des 203, des tractions et de belles américaines

 
Kerdubon


[1] Péjoratif : issu du vietnamien nhà quê (niah-koué, « paysan », « villageois » ; « péquenaud »).

[2] Icitte : « ici » usuel au pays de Leon, courant au Québec. :https://books.google.it/books?id=m-...

[3] Le Fabuleux Destin de Guénaouec l’Armoricain : enfiévré par l’étude systématique de l’histoire de son pays et accompagné de son fidèle compagnon Penkalet, bat la campagne pour la Duchesse Anne et propager des idées mal digérées. Mais, peut-être Génaouec a-t-il rêvé ? Libre adaptation du Don Quichotte de Cervantes et compilation de poèmes, chansons, revues et journaux bretons. voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_T...

UP


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1 Message

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  • 4 juin 12:54, par yoruk écrire     UP Animateur

    Sans remettre en cause la verve de Kerdubon (surtout s’il cogne !!!) il me semble que la dernière photo, est une photo d’archive, postérieure à la date présumée de l’article, traitant de la présence coloniale française à Saîgon.
    Mon doute vient de l’identification de l’aronde P60 en premier plan. Or les P60 n’ont été fabriquées qu’à partir de 1957, et les français n’occupaient plus Saïgon à cette époque...
    Michel

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