Pratiques et Techniques en Plaisance
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LES HORLOGES MARINES III. – Les voyages d’épreuves.
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Du mois de mai 1767 au mois d’octobre 1772, en cinq ans et demi,
On n’osait demander un bâtiment au ministre de la Marine parce que le peu de succès obtenu jusque alors avait fait regarder le problème comme très difficile et peut-être impossible, et aussi parce qu’il avait été l’occasion de projets absurdes. N’avait-on pas vu, dit Courtanvaux, Whiston et Ditton proposer très gravement de fixer au large, de 200 en 200 lieues, des vaisseaux qui lanceraient chacun à minuit une bombe explosant à une hauteur de 6.440 pieds ?
Première épreuve par Courtanvaux sur l’Aurore.
Soudain, toutes les difficultés furent levées
La relâche suivante fut Rotterdam, ou l’Aurore arriva le 21 juin. Courtanvaux y quitta la frégate, pour se rendre par les canaux à Amsterdam, où il devait être rejoint par le petit navire qui continua sa route par le Tesel et le Zuyderzée.
Il y arriva le 11 juillet seulement, après avoir été retenu pendant plusieurs jours à La Brille, par des vents contraires. Pingré et Le Roy étaient restés à bord.
Entre Delft et La Haye, Courtanvaux, Ozanne et Messier avaient aperçu sur le chemin un gros chien qui avait quelque chose de singulier. On leur dit que c’était le produit d’un ours et d’une chienne, « ce dont on ne pouvait douter, puisqu’il était né à la suite d’un voyage de long-cours, sur un vaisseau sur lequel il n’y avait autre animal que la chienne et l’ours ».
Il ne faudrait pas juger par cette observation de la valeur scientifique du voyage.
On y travailla très sérieusement
Marche, erreurs géographiques et d’atterrissage
Aujourd’hui, nous touchons le moins possible aux montres embarquées à bord. Quand on les embarque, on choisit un jour de beau temps, et jamais on ne les transporte à terre. Les montres de Le Roy furent, au contraire, soumises, à ce point de vue, à un régime extraordinaire. Dans chaque relâche, on les portait à l’observatoire.
Première épreuve, observations et conclusions
| Le graphique ci-après représente les courbes des marches [1] des montres A et S pendant le voyage de l’Aurore. Ces courbes illustrent les conclusions de Pingré qui a mis en ordre le journal du voyage [2]L’erreur à l’atterrissage au Havre, déduite de la marche d’Amsterdam, n’aurait été que de 15s,5, c’est-à-dire de 1,3 lieue ou 4’ à 1’équateur, en 40 jours. Il est regrettable, toutefois, que l’épreuve de cet instrument n’ait pas duré plus longtemps. Ajoutons que les longitudes qu’ils ont adoptées pour les relâches sont suffisamment exactes pour ne pas infirmer ces résultats. Ils out pris 8m56s pour celle du Havre ; 1m57s à Calais, 10m6s Amsterdam et la Connaissance des Temps donnait récemment pour ces mêmes lieux, 8m55s, 1m56s et 10m12s. Quant aux services que les montres leur rendirent en mer, ils furent peu de chose, les traversées au large étant trop courtes. Au retour de Hollande, ils atterrirent correctement sur Boulogne par leur moyen.
Deuxième épreuve, observations et conclusions .
La plus importante consista à essayer une cucurbite de Poissonnier destinée à « dessaler » l’eau de mer. Bougainville, qui faisait son voyage autour du monde, en avait aussi une. On se procurait 6/7 barriques d’eau douce, avec une de charbon. Cassini dit qu’il se trouva bien de n’avoir fait usage que d’eau distillée, jusqu’à Cadix ou le charbon pour en faire manqua. On essaya aussi des tablettes propres faire du bouillon aux malades.
Enfin on fit beaucoup d’observations sur les pays visités, notamment sur les pratiques des pécheurs de morue sur le Grand-Banc. Au premier coup de sonde, où on trouva le fond en y arrivant, une ligne. jetée à l’eau par un matelot, ramena une morue en même temps qu’on remontait le plomb de sonde.
Les notes prises à Salé sur les meurs des Musulmans, sont du même ordre que celles de Courtanvaux sur le chien-ours.
A Cadix, on constata de fortes inégalités ; la marche de A surtout subit un saut considérable. Mais les sauts de la marche sont encore la principale erreur à redouter dans les chronomètres. Ces sauts furent peut-être en relation avec de forts vents d’est, chauds et secs, qui furent éprouves à ce moment.
L’Académie jugea ces résultats assez bons pour lui permettre de délivrer à Le Roy le prix double de 1769.
Dans le jugement porté sur ses machines, il faut toutefois relever la phrase suivante : « l’auteur a paru mériter la récompense dont le but principal est de l’encourager à de nouvelles recherches : car on ne doit pas dissimuler que la montre n’a pas encore le degré de perfection qu’on peut y désirer ». Le souvenir de la précision obtenue par Harrison à dû contribuer à cette restriction. Enfin l’Académie, qui savait par ailleurs que d’autres artistes travaillaient, remettait la même question au concours en proposant encore un prix double pour 1773.
Troisième épreuve, observations et conclusions
Pingré est encore du voyage. Cette fois l’entreprise fut tres sérieuse. Elle dura un an. Chez Courtanvaux et Cassini, le côté tourisme tient une grande place dans le récit du voyage.L’ouvrage de Fleurieu, au contraire, est tout entier technique. On ne se distrait plus, on travaille uniquement. L’lsis, de 20 canons, c’est-à-dire de 35 mètres de long, 9 mètres de large et 4m,50 de tirant d’eau environ, arme à Rochefort. L’itinéraire de la campagne est tres étudie. Comme ils ne devaient pas faire beaucoup d’observations astronomiques pour fixer des positions géographiques, ils eurent l’idée d’éliminer les erreurs provenant des longitudes défectueuses en passant deux fois en un même lieu. Entre les deux relâches, en effet, la différence en longitude est alors rigoureusement nulle, et, par suite, la valeur des montres peut être exactement mesurée. C’est pour cette raison qu’ils sont passes deux fois à Ténériffe, à Cadix et à l’ile d’Aix.
Berthoud emballe ses montres le 13 octobre 1768 pour les transporter Rochefort. Le 3 novembre, il les remet Fleurieu et Pingré. Elles sont chacune dans une caisse dont Fleurieu a une clef et Pingré l’autre. Du 4 au 21 novembre, on les compare entre elles à l’observatoire. Mais pendant le transport à cet observatoire, leur marche relative a varie de 7s. Ces montres étaient, en effet, tres sensibles aux déplacements, à cause de la nature du moteur : poids lourd susceptible de varier beaucoup son action, en particulier au moindre choc.
Aussi, une fois installées à bord, on n’y toucha plus jusqu’au retour, ce qui était nouveau. Elles furent enfermées dans la chambre du conseil avec les précautions ordinaires. Il fallait trois clefs pour pouvoir les atteindre : l’une à Pingré, l’autre à Fleurieu, la troisième à l’officier de quart. Les procès-verbaux relatifs à leur traitement sont interminables. Le n° 6 s’arrêta entre l’observatoire et le bord : nouvelle preuve de leur sensibilité aux transports. Elle fut simplement remise à l’heure sur le n° 8.
On arriva à l’ile d’Aix le 10 décembre ; mais on ne put quitter définitivement cette relâche que le 12 février, après deux fausses sorties qui ne réussirent pas, à cause des vents contraires. On demeura à Cadix, « entrepôt du commerce des Indes occidentales », du 24 février au 15 mars. Là il arriva un nouvel accident au no 6. Fleurieu et Pingre étaient allés à terre pour observer ; le mauvais temps se leva, et, malgré tous ses efforts, Fleurieu ne put regagner la corvette. Les montres devaient être remontées à midi. Or il avait sur lui la clef de sa chambre dans laquelle il avait laissé les clefs des montres dont il avait la garde. Pingré, au contraire, avait eu la précaution de remettre les siennes à l’aumônier. Les officiers, après avoir hésité, enfoncèrent donc la porte de la chambre de Fleurieu ; mais, quand ils prirent cette décision, il était trop tard, la n° 6 était arrêtée. On la remit sur l’heure que lui assignaient les dernières comparaisons avec le 8.
De Cadix, du 15 au 19 mars, ils allèrent à Ténériffe. A l’arrivée, l’erreur en longitude de l’estime était de 45’. La relâche suivante fut l’ile de Gorée, dans la rade de Dakar, où on demeura cinq jours, du 4 au 9 avril, et d’où on se rendit à La Praya. L’lsis resta du 12 au 18 dans cette baie très ouverte, où la mer ne permit pas de faire des observations à terre. Alors eut lieu une première traversée de 1’Atlantique. Elle fut rapide, puisque l’lsis arriva à Saint-Pierre de la Martinique le 4 mai, après seize jours seulement de mer, ayant parcouru une fois 200 milles en 24 heures ; soit en moyenne, ce jour-là, 8,3 milles à l’heure. L’atterrissage par les montres fut très bon, tandis que l’estime était en erreur de 30 lieues, c’est-a-dire de plus de 1°5.
Le séjour aux Antilles.fut de longue durée. Ils visitèrent Fort-Royal (Fort-de-France) et Cap François de Saint-Domingue, d’où ils partirent, le 16 juin, pour le Grand-Bane et les Açores. Ce n’est que le 23 juillet, après trente-sept jours de mer, qu’ils mouillèrent à Angra, à l’ile de Terceire ; mais là, comme à Santiago du Cap Vert, ils ne purent descendre à terre. Du 1er au 15 août, ils retournèrent à Sainte-Croix de Ténériffe ; de là, entre le 24 aout et le 15 septembre, à Cadix, qu’ils quittèrent enfin le 13 octobre pour rentrer à l’ile d’Aix le 31. Comme dernière épreuve, le 13 novembre, à l’ile d’Aix, on fit cinq décharges de toute l’artillerie de la corvette en faisant jouer les deux bords ensemble. 43 serrures voisines des horloges, dont une de l’armoire même qui les contenait, furent arrachées. Il ne parait pas que les marches fussent affectées.
En fait d’instruments astronomiques, ils n’avaient pas de lunette méridienne, mais ils emportèrent des quarts de cercle avec lesquels ils observèrent des hauteurs correspondantes à terre. A La Praya et à Angra, ils firent les observations du bord à l’octant et trouvèrent quand même de bons résultats. Ils se servirent en général des longitudes déterminées antérieurement à eux. Toutefois, au Cap François ils déterminèrent la longitude par des hauteurs de la Lune et par le passage de Venus ; et, dans le même bût, à Sainte-Croix, le 16 août, ils profitèrent d’une émersion du premier satellite de Jupiter. On comparait les montres restées à bord à la pendule astronomique installée à terre au moyen de signaux faits à l’observatoire avec des amorces de poudre.
Le Roy, même dans le voyage de Cassini, n’avait pas jugé nécessaire de dresser une table des variations de la marche de ses montres en fonction de la température. Berthoud avait, au contraire, délivré une telle table aux commissaires de l’Isis. Ses montres étaient réglées à 15° et voici d’ailleurs un extrait des tables en question.
On voit, d’après cette table, que la marche du 6 ne variait pas dans le même sens des deux côtés de la température de réglage. Les courbes des marches tracées ci-dessous ont été établies en tenant compte de cette table. Les variations figurées représentent donc des anomalies ou accélérations réelles, dues au temps ou à des défauts de construction. Borda fut chargé d’examiner les comptes rendus de Fleurieu et de Pingré. Il les lut très attentivement. Son rapport, lu à l’Académie le 21 février 1770, est un modèle de précision et de logique. Le sentiment n’y a aucune part.
Il fait remarquer que la marche de l’ile d’Aix est suspecte, puisque l’Isis a été à la mer pendant sa détermination. « On a donc supposé, dit-il, que la marche est restée la même à mer qu’à terre, mais c’est justement ce qui est en question. » De Cadix à Ténériffe, en quatre jours, 6 donne 8’ d’erreur. A La Praya, les longitudes des montres différent de 20’. Il combine les déterminations des longitudes de toutes les manières possibles. Par exemple, de Cadix à Saint-Pierre, en prenant, de Cadix à La Praya, la moyenne entre les marches entre les deux stations, puis la marche de La Praya pour le reste de la traversée, il trouve que 8 ne donne pas d’carreur, que 6 en donne une de 31’, après 64 jours, dont une relâche. Joignons à ces quelques nombres les résultats suivants donnés par Fleurieu. Ils nous font connaitre des erreurs à l’atterrissage. Cette erreur à l’aller, à Cadix, avec la marche de Rochefort, était de 20’ par le 8 en 87 jours ; au retour, à Cadix, et rapportée à Sainte-Croix, elle était de 50’ par le 6 en 44 jours. D’un lieu au même lieu, il trouve, en supposant inconnues les longitudes des lieux intermédiaires et en employant, par exemple, de Sainte-Croix à La Praya la marche de Sainte-Croix, de La Praya à Gorée la marche de La Praya, etc.
Enfin voici les conclusions de Borda :
Berthoud examina ses montres quand elles lui furent rendues. Les arcs décrits par le balancier du 6 avaient passé de 130 à 115° ; son spiral n’était pas isochrone et il le changea. Le nouveau eut 12 pouces (32 cm.) de long et une ligne 7/12 (3mm,6) de large. Les arcs du 8 n’étaient plus que de 210° au lieu de 240°. Le vieillissement des huiles en était cause et son spiral non plus n’était pas isochrone. Berthoud conclut de son examen qu’il fallait rechercher un échappement qui n’exige pas d’huile.
Toujours est-il qu’après la campagne, Louis XV accorda à Berthoud des brevets, des appointements annuels de 3.000 livres et le privilège exclusif de la fourniture à ses vaisseaux. Il fut fait aussi inspecteur des horloges marines.
Quatrième épreuve, observations et conclusions
Les résultats des trois voyages précédents laissaient à désirer et Praslin se décida à poursuivre les épreuves. Il désirait de plus, apprécier le mérite réciproque des machines de Berthoud et de Le Roy.
Le 5 octobre, les montres, sauf celle de Biesta, qui était arrivée avariée à Brest, sont embarquées et placées entre la Grand’Chambre (aujourd’hui le carré) et le mât d’artimon, à l’intérieur d’une armoire fermée par deux portes de sorte qu’il y avait trois serrures à ouvrir pour arriver une montre. Le 29 on met à la voile.
Le 12 novembre, on s’aperçoit, en prenant les comparaisons journalières, que la montre A a retardé d’une minute exactement. Mais Le Roy fit remarquer plus tard qu’on avait fait le remontage précédent à l’heure. où l’aiguille des minutes passait sur le trou de la clef ; et il proposa d’expliquer le retard constaté par un recul accidentel produit pendant le remontage. Les commissaires admirent qu’effectivement cela pouvait avoir eu lieu.
Du 19 novembre au 12 décembre, on séjourna à Cadix ;
du 18 au 21, à Funchal de Madère, puis, le 25 décembre, la Flore arriva à Sainte-Croix de Ténériffe. De là, ils firent l’ascension du pic. Ils remarquèrent entre autres « qu’au sommet les liqueurs perdaient toutes leurs forces », de sorte que y boire de l’eau-de-vie raffinée ou de l’eau pure, cela est égal ». Nous pensons plutôt que l’eau-de-vie raffinée avait été du goût de leurs guides et que ces derniers l’avaient remplacée par de l’eau. Ils fixèrent géodésiquement la hauteur du pic à 1.742 toises (3.397 m.) (Il en a 3.712, mais quelques-uns lui attribuaient plus de 5.000 m.).
Du 4 au 15 janvier, ils vont de Ténériffe à Gorée, ou la « petite ronde » s’arrête.
Le 25 janvier, départ de Gorée.
Le 28, la n° 8 s’était arrêtée. On la remit en mouvement, elle s’arrêta encore ; on recommença et elle ne s’arrêta plus. On supposa qu’elle n’avait pas été remontée la veille. Il parut qu’on avait dû faire faire deux tours et demi à la clef pour bander le ressort, alors qu’à l’ordinaire deux tours suffisaient, fait qui sembla confirmer l’explication supposée de l’arrêt.
La frégate s’arrêta à La Praya du 30 janvier au 3 février, puis elle continua à suivre l’itinéraire de l’Isis, en faisant route pour la Martinique. Pendant cette traversée, la Flore alla encore plus vite que celle-là, puisqu’ils arrivèrent à Fort-Royal le 16, ayant fait 720 lieues en dix jours, ce qui correspond à une vitesse moyenne de 9 milles à l’heure. Ils visiterent plusieurs points des Antilles, jusqu’au 5 mai, jour ou ils en partirent pour Saint Pierre et Miquelon.
Mais le 5 mars, il leur était arrive un accident qui eut des conséquences tres regrettables. La frégate, ce jour-là, en louvoyant devant le port de la petite ile d’Antigue, au nord de la Guadeloupe, toucha sur la roche Willington (aujourd’hui Warrington) qui est à l’entrée de la rade ; elle y resta échouée trois quarts d’heure. Les plongeurs trouvèrent que la quille avait été en partie défoncée, et on décida de revenir à Fort-Royal pour abattre en carène et faire les réparations nécessaires. Berthoud s’était opposé au débarquement de ses montres ; on les conserva donc toutes à bord pour ces opérations, en suspendant les boites à une filière. L’abattage se fit le 17 mars. Tout réussissait ; malheureusement, un des caissons de la Grand’Chambre, contenant des bouteilles de vin, mal cloué, se détacha. Il tomba sur la montre A et le coup porta aussi en partie sur S. A devint très irrégulière et inutilisable. S fut moins affectée. Le 26, un nouvel accident eut lieu pendant l’abattage sur tribord, L’estrope du câble du grand mât se rompit et la frégate oscilla violemment. Après ce nouveau contre-temps, S subit, pendant deux mois, des accélérations progressives. Le 28 mai, on était à Saint-Pierre, le 1er juillet à Patrixfjord. La dernière relâche hors de France fut celle de Copenhague, fin août, d’ou on rentra à Brest. Avant de désarmer, on fit trois décharges de toute l’artillerie. Elles brisèrent le fil de clavecin de S. Le 8 n’en éprouva qu’un saut de 1seconde, « irrégularité bien légère, qui n’a pas du être causée par la décharge », dit le journal. Mais pourquoi pas ? La décharge eût-elle surement brisé le fil de clavecin sans la chute du caisson ?
On travailla beaucoup pendant ce voyage où on devait essayer tous les moyens proposés pour la longitude. La Commission avait emporté trois quarts de cercle, des octants et sextants anglais destinés à l’observation des distances lunaires et deux pendules astronomiques. Pour prendre les comparaisons avec les pendules installées à terre dans chaque relâche, on hissait un pavillon l’observatoire. A bord, on répondait ce signal par un coup de pistolet, avertissement auquel on comptait à la fois à la pendule et au no 8. Un canonnier, bien en vue des deux postes, tirait alors un nouveau coup de pistolet pour donner le top. L’opération était répétée cinq fois.
Voici qui donnera une idée de ce qu’on faisait à la mer. Le 15 mai 1772, à 5 heures du soir, on mesura cinq hauteurs de Soleil pour calculer l’heure locale. A 9 heures, on prit des distances lunaires : de la Lune à Régulus au sextant, et de la Lune à α du Verseau au mégamétre de Charnières, dont nous parlerons plus loin. Plus tard enfin, dans la nuit, on observa une immersion du premier satellite de Jupiter.
l’un retardant, l’autre accélérant son mouvement. Le premier, d’abord prépondérant, devait s’atténuer. L’autre, tel qu’un déplacement de masse du balancier, par exemple, était sans remède. On admit « qu’il n’y avait rien que de très probable dans cette explication ». Donc, ajouta-t-on, « dans tout le cours de la campagne, elle a dû donner la longitude beaucoup mieux que dans la précision de 30’ en six semaines ; exceptionnellement, en une seule occasion, la précision n’aurait été que de 45’, mais alors le défaut d’une plus grande précision peut être attribué à l’accident antérieur ».
La montre n° 8 eut toujours une précision plus grande que 30’ en 42 jours, sauf dans la traversée de Patrixfjord à Copenhague, où l’erreur aurait été de 34’5 en six semaines. « Les montres S et 8 avaient donc rempli les espérances qu’on en concevait et elles méritaient la confiance des navigateurs. » Leur bonne qualité n’était pas apparente. Elle ne pouvait résulter en effet de compensations d’erreurs quotidiennes, cela était prouvé par l’examen de leurs marches relatives, qui montraient que leurs accélérations avaient été progressives. Les artistes les avaient grandement améliorées, du reste, après les premières épreuves, et A et S s’étaient mieux accordées avec 8 en 1771 et 1772 qu’ensemble dans le voyage de Cassini, et que 6 et 8 dans celui de Fleurieu. Ii suffisait, du reste, de trouver pour les irrégularités diurnes relatives des quantités plus petites que 2 à 3s. L’Académie, pour la seconde fois, accorde le double prix de 1773 à Le Roy.
La montre fut rendue à Berthoud le 10 décembre 1770. Le 20 mars 1771, le Ministre la lui redemanda pour Chabert qui entreprenait une campagne hydrographique en Méditerranée, et Berthoud la reçut de nouveau le 26 novembre 1771, au retour de la Mignonne, dont la campagne avait duré d’avril à octobre. Elle s’arrêta en arrivant à Toulon, l’huile s’étant desséchée. De plus, Berthoud avait fait promettre à Chabert de ne rien révéler à personne des résultats qu’il devait en obtenir ; et, comme d’autre part, Chabert, devenu aveugle en 1800 par excès de travail, ne termina jamais son Neptune de la Méditerranée, nous ne savons pas quels services le n° 3 lui rendit alors. Ils ne furent sans doute pas brillants, car Berthoud les aurait fait connaitre, et il ne le fit pas. Il dit, par contre, que son spiral n’était pas isochrone et que son échappement était défectueux. Il y avait apporté plusieurs changements, y remplaçant le premier par un échappement libre, après quoi il revint au premier. Il avait aussi
remplacé la grille de compensation par une simple lame en arc fixée à ses extrémités et s’appuyant par son milieu sur le spiral, plus ou moins gêné alors suivant la température.
La paternité des découvertes et la polémique Berthoud/Le Roy
Tels étaient les résultats officiels obtenus par Le Roy et Berthoud lorsque ce dernier fit paraitre, en 1773, son “Traité des Horloges marines”. Il n’y disait pas un mot de Le Roy et s’attribuait purement et simplement tout ce qui avait été fait en France depuis Sully, pour la longitude à la mer par les montres. Le Roy fut révolté parce que Berthoud « essayait de lui enlever le peu de réputation que ses inventions lui avaient acquis » et il s’éleva alors entre les deux artistes une querelle de priorité dans laquelle Berthoud attaquait tandis que Le Roy se défendait. Les contemporains en général ne paraissent pas avoir attaché beaucoup d’importance à cette polémique. Fleurieu fut un extrême du parti de Berthoud pour lequel il plaida à 1’Académie de Marine ; mais les commissaires du voyage de Verdun dirent simplement, en 1778, « qu’il ne leur appartenait point de décider le procès qui s’était élevé entre les deux célèbres artistes, au sujet de l’antériorité de leurs travaux et de leurs découvertes » ; que « ce procès était porté au jugement du public ».
Le Roy répondit au Traité par un Précis des recherches faites en France, depuis 1730, pour la détermination des Longitudes, par la mesure artificielle du temps, paru à Amsterdam en 1773 ; et l’abbé de la Chapelle, censeur de cet ouvrage, l’approuva en disant que, « si les hauts talents de monsieur Le Roy l’ainé l’ont mis sur la première ligne des artistes célèbres qui ont perfectionné la théorie et la pratique de l’horlogerie, la modération avec laquelle il défendait et justifiait ses droits ne faisait pas moins d’honneur à son caractère ». La même année Berthoud riposta par des Eclaircissements sur les Machines à Longitudes, écrit après lequel Le Roy fit imprimer, à Leyde, en 1774, une suite à son Précis, etc.
Berthoud faisait grand état d’un mémoire qu’il avait présenté à 1’Académie en 1754, un mois avant un mémoire analogue de Le Roy. Il prétendait que le sien contenait tous les principes d’une horlogerie parfaite. Malheureusement, nous ne savons rien de certain sur cet écrit, car Camus et Bouguer, chargés de l’examiner, moururent sans laisser de rapport. Mais Berthoud déposa, en 1760, un second mémoire dans le même esprit. Or celui-ci contenait les principes de sa montre n° 1 qui ne fut jamais qu’un instrument grossier et inutilisable. On peut la voir, à côté des 6 et 8 et d’autres, qu’elle écrase de sa masse, au Conservatoire des Arts et Métiers. Elle comprend deux balanciers monométalliques continus, horizontaux et solidaires l’un de l’autre par le moyen d’arcs dentée montés sur leurs axes. Ces balanciers, guidés par des rouleaux, ont un pied (31 cm.) de diamètre ; ils pèsent plus de 3 livres et ils sont suspendus à un ressort plat de un pouce (27 mm.) seulement de long et de 2 lignes (4mm,5) de large ; chaque balancier a un spiral de 22 pouces (66 cm.) de long, 7 lignes 9/22 (17 mm.) de large et 2 millimètres environ d’épaisseur. Les arcs décrits n’étant que de 20° et chaque vibration durant 1s, il en résulte que leur vitesse est trés faible. Elle est munie d’un échappement à repos sur le régulateur ; le moteur est constitué par un ressort et la compensation est obtenue par le spiral. Le tout enfin est suspendu à la base d’une pyramide réduite à ses quatre arêtes, reliée par un ressort à boudin à un axe terminé par une rotule ajustée à une cardan. Cette horloge, exécutée en 1761, ne fut jamais livrée par Berthoud à des essais officiels, ce en quoi il fit bien.
Il est vrai que si on l’en croit, le mémoire de 1754 de Le Roy ne contenait pas grand’chose non plus. D’après Berthoud, en effet, Le Roy y proposait d’utiliser comme régulateur seulement le ressort de suspension du balancier, sans spiral ; de donner au balancier la forme d’une lentille renflée au centre ; d’y adapter un échappement à roue de rencontre, ce que dément Le Roy ; enfin de dresser une table pour les variations des marches dues à celles de la température, sans installer de mécanisme compensateur approprié.
Heureusement, nous avons des données plus précises. Rien ne peut prévaloir en effet contre le fait que Le Roy a remis ses montres A et S en 1766, tandis que ce n’est qu’en 1768 que Berthoud a pu livrer les siennes ; et nous avons vu qu’il fallait écarter les épreuves du n° 3 en 1764 ; ou alors il faut attribuer la priorité absolue en France à Sully et même à Huyghens. Le Roy avait, du reste, présenté une montre en 1763.
La question de l’isochronisme du spiral fut une des plus discutées ; mais là, encore, il est certain que Le Roy à divulgué sa règle, si nette, des 1766, tandis que ce n’est que dix-huit mois plus tard que Berthoud déclara avoir trouve la sienne. D’ailleurs, en 1802, dans son Histoire de la mesure du temps par les Horloges, il parait rendre justice à Le Roy en avouant que ce dernier a effectivement présenté, le 5 août 1766, sa découverte de l’isochronisme du spiral, comme un fait. Seulement, pour marquer ce qu’il veut s’attribuer dans cette question, il ajoute que c’est lui, par contre, qui a démontré théoriquement la règle de l’isochronisme et en a fait un principe, et il en conclut que la découverte de l’isochronisme doit être attribuée « uniquement » à lui. Mais cela ne nous parait pas du tout évident, parce que, d’abord, sa prétendue démonstration, bien qu’admirée par Bernouilli, annonce-t-il, n’en est pas une, et ensuite en raison de ce que la règle de Le Roy n’est pas celle de Berthoud ; seulement la première est indubitablement préférable à la seconde et c’est celle qui a été suivie.
De 1789 à 1806, enfin, il construisit un certain nombre de montres, dont il n’a d’ailleurs cédé aucune, les réservant pour son instruction particulière.
Ainsi il glorifiait lui-même son rival qu’il avait accablé trente ans auparavant. Il avait alors appelé simples tentatives les montres de Le Roy éprouvées dans trois voyages, et publié dans les gazettes, huit jours après le couronnement qui suivit les épreuves, que lui, Berthoud, était le premier de son temps à s’être occupé de montres. Il disait à Le Roy qu’on ne lui avait jamais demandé d’instruments pour les vaisseaux du roi ; or, Berthoud avait le privilège de leur fourniture, à l’exclusion de tout autre. Cependant la marine russe s’était adressée à Le Roy et le prince de Croï avait essayé de faire embarquer une de ses machines dans la deuxième expédition de Kerguelen. Enfin il essaya d’interpréter défavorablement les résultats énoncés par Cassini et Verdun. Le Roy lui répondit plus justement « qu’il suffisait qu’il adoptât une théorie ou une invention pour qu’il la crût aussitôt la sienne » (il est vrai que cela peut, psychologiquement, être sincère), et il ajoutait que sa montre était si simple, qu’un mécanicien de Londres, non horloger, l’avait du premier coup parfaitement reproduite, tandis que celles de Berthoud n’avaient tenté personne . [3]
Le Roy avait plus de génie ; Berthoud une plus grande puissance de travail. Le premier était vraiment un inventeur ; le second savait surtout utiliser et combiner les mécanismes imaginés par d’autres. Mais il y loin de là à la triple découverte de l’isochronisme du spiral, de l’échappement libre et du balancier compensateur, découvertes qui, selon Saunier, font de Le Roy le plus illustre « des horlogers qui ont honoré ou enrichi la France » et qui permettent d’affirmer aussi « que l’œuvre d’aucun des horlogers étrangers n’a surpassé la sienne ».
Après sa querelle, avec Berthoud, Le Roy quitta la scène et ne fit plus rien. A sa mort, arrivée en 1785, ses machines restèrent entre les mains de sa famille ; et Berthoud, en 1802, regrettait qu’elles n’aient pas été placées dans un dépôt national, afin qu’elles ne soient pas perdues pour l’art. Cela lui fait pardonner ses injustices.
[1] C’est-à-dire alors de l’avance ou du retard diurne de la montre
[2] Tous les graphiques de marches sont réduits aux 4/5 par rapport aux échelles indiquées.
[3] Il faut toutefois attribuer à Berthoud l’idée de remplacer le pivot de la détente pivotée par le ressort de la détente-ressort. Berthoud faisait porter le ressort de dégagement par le balancier. Louis Berthoud et Arnold le fixèrent i la détente-ressort même. Bréguet fixa l’arrêt à l’extrémité d’un pont de détente, monté avec celle-ci. Cet arrêt était une came, qui fut enfin remplacée après lui par la tête d’une vis.