Pratiques et Techniques en Plaisance
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LES HORLOGES MARINES I. – Huyghens, Sully et Harrison
Présentation
Huyghens, le premier réalisa l’emploi du pendule (1656) et du ressort spiral comme régulateurs des horloges et des montres et songea a contrôler, sur mer l’application de ses découvertes.
Sully était anglais, et vint s’établir en France, vers 1714 à l’âge de 34 ans. Il construisit une montre à rouleaux et à régulateur spiral. Lui aussi voulu faire l’épreuve de ses inventions sur l’eau. Ce qui fut fait à Bordeaux, en décembre 1726.
En même temps que Sully travaillait en France, Harrison, fils d’un charpentier de Foulby, dans le Yorkshire, commençait ses études en Angleterre. De 1762 à 1766, réussissant une montre parfaite, il obtint le prix accordé l’acte de 1714. Malheureusement sa construction trop compliquée ne pouvait pas servir de modèle pour les montres futures
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Le fac-similé dans la version de 1931, est ici
Les tentatives pour obtenir la longitude par la boussole ou par les satellites de Jupiter ne devaient pas aboutir.
Il restait heureusement les montres et le mouvement de la Lune, et le succès devait être assure à la fois par ces deux méthodes.
Au total le grand physicien hollandais avait obstinément travaillé pendant quarante ans au problème des longitudes en mer et c’est au « grand mathématicien, inventeur de l’horloge de la pendule ! » que Louis XIV, en 1663, attribua 1.200 livres de pension, qui furent portées à 1.500 en 1665 et à 6.000 quand il vint s’établir en France.
Mais le « rusé Mercure qui est en possession de se moquer également des astronomes et des chimistes, se rit de ses efforts, et Saturne, non moins trompeur, quoique d’ailleurs ami du travail, ne seconda pas mieux celui qu’il s’était imposé ».
Nous avons hâte, après ces médiocres projets, d’arriver aux travaux de Sully et de Harrison.
B est l’axe du balancier, circulaire et vertical. AFF est une fourche solidaire de cet axe et PP1 un levier horizontal articulé en C et portant, en P, un poids, en P1 un contre-poids plus léger. La fourche et le levier sont liés par un fil qui s’appuie constamment sur une des branches de la fourche et sur un arc MN faisant partie du levier. Par ce dispositif, Sully pensait d’abord compenser l’horloge pour les variations de la température ; ensuite rendre sa machine insensible aux variations de la pesanteur quand on se déplace en latitude à la surface de la Terre. Mais ni la théorie, ni la pratique n’ont confirmé ces points de vue . Les changements de la pesanteur apparente à bord devaient produire de grandes inégalités dans l’action du levier. Quant à l’isochronisme, il pouvait être obtenu en donnant aux branches de la fourche une courbure convenable.
Sully fut plus heureux en trouvant le moyen de diminuer les frottements par une innovation qui devait faire fortune et être largement utilisée par ses successeurs. C’était une découverte importante, puisque, à l’époque de Sully, une montre ordinaire des mieux faites pouvait varier, au bout d’un certain temps, d’une demi-heure en vingt-quatre heures, par suite de l’augmentation des frottements. Pour cela il appuyait l’extrémité de l’axe du balancier sur deux roues RR, RR, de grand diamètre, substituant ainsi un roulement à un glissement. Ce n’est pas que cette invention ne lui fût contestée. Il avait reçu les conseils de Newton et de Leibnitz et il avait été en correspondance avec J. Bernouilli et Graham, de la Société Royale, célèbre par ses horloges et ses instruments de précision. Bernouilli lui dit qu’il avait déjà vu ses « rouleaux » ; mais, vérification faite, c’était dans une machine destinée à soulever des poids et il aurait pu lui dire aussi bien qu’on employait des roues aux carrosses. Quant à Graham, il lui écrivit qu’il avait vu le même système dans une vieille horloge à pendule.
D’après Berthoud, ce n’est pourtant qu’en 1758, neuf ans plus tard, que la quatrième montre fut commencée. Elle était terminée le 3 octobre 1761. Harrison cherchait depuis une quarantaine d’années à la rendre parfaite. Pensant y être parvenu, il écrivit aux Commissaires de la longitude qu’il désirait des essais officiels et demandait que son fils William fit un voyage destiné aux épreuves nécessaires. Le 14 octobre, on adressa des instructions à ce sujet. William Harrison reçut l’ordre de se rendre à Portsmouth, pour embarquer sur le Deptford, commandé par le capitaine Digges, qui devait, nous le savons, transporter le gouverneur Littleton à la Jamaïque. A Portsmouth, on détermina la marche par des observations de hauteurs correspondantes. Le délégué de l’Académie Royale la fixa à 2m66 et il envoya un compte rendu de ses observations aux lords de l’Amirauté.
Le 7 novembre enfin, on mit le « garde-temps » de 3 secondes en retard sur le temps moyen de Greenwich et on l’embarqua. A bord, on l’enferma sous quatre serrures, dont les clefs furent remises l’une entre les mains de William Harrison et une autre entre celles du gouverneur. Une troisième fut confiée au capitaine et la quatrième au premier lieutenant.
Le départ eut lieu le 18 novembre 1761. L’astronome Robison était du voyage. Il devait déterminer l’heure à la Jamaïque. On voulut relâcher d’abord à Madère. Le 6 décembre, la montre indiquait une longitude ouest de Portsmouth de 15°19’ ; celle des pilotes n’était que de 13°50°, soit de 1°5 à l’est de celle de Harrison. Tous à bord, sauf ce dernier, en concluent hâtivement que l’épreuve est suffisante et que l’instrument n’est pas bon, car on admettait que dans ces parages le bâtiment était toujours entrainé par les courants à l’est et non à l’ouest de son estime. Le 8, la même différence subsiste.
Cette fois, les pilotes proposent purement et simplement, si on ne veut pas manquer Madère, de mettre le cap plus à l’ouest, car ils s’en croient toujours à l’est. L’affaire était importante ; le bâtiment n’avait plus de vivre et il n’y avait pas de temps à perdre. Le capitaine parie cinq contre un en se rangeant à l’avis des pilotes ; toutefois, sur les instances de William, qui affirme que si l’ile Porto Santo, voisine de Madère, est bien portée sur la carte, on doit la voir le lendemain en continuant la route suivie jusque-là, Digges consent à attendre à ce jour suivant avant d’ordonner le changement de route. Bien lui en prit ; le 9, en effet, à 7 heures du matin, on atterrissait exactement. « On découvrit cette ile, dit Pézenas, sur quoi le capitaine et tout l’équipage firent de grands remerciements à M. Harrison ; vu que sans le secours de sa montre, ils seraient allé à l’ouest de Madère dans le temps qu’ils s’en croyaient à l’est et qu’ils auraient manqué cette île, ou ils comptaient trouver de la bière ». De sorte qu’on peut croire que, sans ce besoin de rafraichissement, les félicitations eussent été moins chaudes.
Ils arrivèrent à Port-Royal de la Jamaïque, le 19 janvier 1762, 62 jours après leur départ de Portsmouth. La longitude de ce point avait été déterminée le 18 juin 1722 et le 21 octobre 1743, par des éclipses de Lune et le 25 octobre 1743 par un passage de Mercure sur le Soleil. Elle avait été fixée à 5 heures 16 minutes 23 secondes (la Connaissance des Temps donne aujourd’hui 44s) et la longitude de la montre différa de 5s,1 seulement de la longitude astronomique. Comme cette différence s’était réalisée depuis la date du dernier état à Portsmouth, 12 jours avant le départ, jusqu’à celle de l’état mesuré à la Jamaïque, 7 jours après l’arrivée, on voit que la période de la variation en question était de 81 jours. C’était un vrai triomphe. Au lieu de cette précision presque absolue (car 26s ne font que 6’5) l’estime de quelques-uns des 43 vaisseaux, dont 20 de 20 canons environ, qui suivaient le Deptford – on naviguait de conserve pour éviter les forbans et pour se secourir mutuellement en cas d’avarie ou d’accident, était en erreur de 5°.
Onze jours après l’arrivée à la Jamaïque, Harrison s’embarqua sur le Merlin pour effectuer son retour. Ils partirent le 30 janvier 1762. Ils essuyèrent de gros mauvais temps et la montre faillit être inondée. Elle n’était pas suspendue, Harrison ayant recommandé de la fixer solidement, et on dut la déplacer. Dans la journée du 23 mars, on rencontra l’Essex qui avait rectifié sa position la veille au soir en vue de terre. On se trouva d’accord avec lui sur le point des navires. Enfin, le 26, après une traversée de 56 jours, le bâtiment entrait à Portsmouth. On ne put faire d’observations que le 2 avril. Elles firent constater un retard de 1m54s ,5 depuis le 6 novembre, en 147 jours. Cela faisait une erreur 27’ en longitude pour la deuxième traversée.
Harrison devait donc se considérer comme ayant réalisé les conditions fixées par l’acte de 1714, et il pouvait espérer recevoir le prix de quarante ans de travaux. Il n’en fut rien et, comme il arrive si souvent, ses misères commencèrent à ce moment ou il touchait au but. La méthode par les montres avait des adversaires et des envieux qui lui opposèrent de mauvaises objections. L’un fit remarquer qu’on avait changé de place le quart de cercle qui avait servi à prendre les hauteurs correspondantes à Portsmouth : un autre prétendit que la longitude de la Jamaïque était mal connue ; un troisième, que la montre n’ayant pas été vérifiée pendant les voyages, il pouvait n’y avoir dans les résultats annoncés que des apparences, car ils pouvaient provenir de compensations d’erreurs. Si, à ce moment, on accorda une récompense à Harrison, ce fut, en tout cas, peu de chose : 2.500 livres au plus. Mais, comme il était sûr du succès, il fut beau joueur et il se prêta avec bonne grâce à une seconde épreuve, décidée par le Bureau, le 17 août 1762. Même, afin qu’on pût suivre la marche de la montre au jour le jour, il proposa lui-même de faire l’essai suivant une méthode proposée par Halley en 1740. Elle consistait à embarquer la montre à bord d’un navire qui aurait croisé au large de la baie des Dunes, à installer une bonne pendule de Graham dans un des forts de la côte, et à prendre tous les jours des comparaisons avec elle, par signaux. Il offrait aussi, pour compléter les épreuves de l’excellente qualité de son instrument, de faire varier artificiellement la température. Entre temps, d’ailleurs en 1763, le Parlement lui attribuait 5.000 livres, à valoir sur les 20.000. Le second voyage fut effectué en 1764. Auparavant et pendant huit jours, la montre fut comparée chez l’astronome Short à une pendule astronomique de Graham. Elle avança de 9s,6. Harrison fit connaitre qu’elle était réglée à la température de 72° Farenheit (22°2) ; mais qu’elle avançait de 3s par jour à 42° (5°5) et retardait de 1s à 82° (27°7).
On l’embarqua à Spithead sur le Tartare, le 28 mars 1764, jour du départ de ce bâtiment pour la Barbade. La traversée dura 43 jours, puisqu’on y arriva le 13 mai. William Harrison en repartit le 4 juin sur la Nouvelle-Élisabeth et il fut de retour à Londres le 18 juillet, 44 jours après. La montre retardait seulement de 12s en tenant compte de la table des températures ; de 54s si on négligeait les corrections qu’elle donnait ; et il y avait 156 jours que la dernière comparaison avait été prise. Elle avait par conséquent donné la longitude pendant ce long intervalle, à 3’45" près. A la vérité, les commissaires, après avoir examiné en détail les procès-verbaux de l’épreuve, n’admirent pas une exactitude aussi remarquable. Toutefois, le 9 février 1765, le Bureau déclara, à l’unanimité, que Harrison avait réussi pleinement et largement à réaliser les conditions de l’acte de la reine Anne, puisque la montre avait donné la longitude bien en deçà des limites prescrites. Cependant la récompense fut portée à 10.000 livres seulement, parce qu’il ne parut pas au Bureau que la totalité des 20.000 livres pût être délivrée tant que Harrison n’aurait pas fait connaitre le mécanisme de sa machine. Les commissaires considéraient en effet, et la chose est assez raisonnable, que l’esprit de l’acte de 1714 exigeait un moyen général, capable d’être utilisé par tous les navires. Et pour savoir si l’instrument de Harrison répondait bien cette interprétation, il était nécessaire de s’assurer que sa montre pouvait être reproduite parfaitement par un artiste ordinaire.
Les explications exigées furent données en présence des commissaires et de mathématiciens et d’horlogers nommés à cet effet. Il en résulta une brochure que Pézenas fit connaitre en France. Malheureusement Harrison, habile artiste, n’avait aucun talent d’exposition. Ses descriptions et ses dessins n’apprennent rien. Ceux-ci surtout, que nous avons essayé de déchiffrer, sont illisibles. Berthoud lui-même a déclaré que si on a eu l’intention de faire connaitre l’instrument en apparence seulement, mais avec le désir secret d’en empêcher la reproduction, on n’aurait pu faire mieux autrement. Cette montre n’avait pas de rouleaux et son échappement n’était que l’ancien échappement à roue de rencontre, car c’était seulement une montre ordinaire dont la justesse était due à la perfection de la main-d’œuvre. Lalande, qui écrivait dans la Connaissance des Temps de 1765, « il est juste que Harrison jouisse en France de la gloire dont on le juge digne dans sa patrie », nous apprend qu’elle avait 4 à 5 pouces (14 à 13cm,5) de diamètre, comme les montres de carrosse. Le moteur était un ressort, le balancier, trois fois plus lourd que celui des montres communes, et d’un diamètre triple, avait 2,2 pouces (6 cm.) de diamètre. Il parcourait 24 pouces (65 cm.) en 1 s. Son mouvement était donc très rapide. Comme régulateur, Harrison avait adopté un spiral plat et la compensation pour la température était obtenue par un thermomètre métallique bi-lame, de cuivre et d’acier, qui, en se courbant, raccourcissait ou allongeait le spiral. Les grands arcs étaient plus rapides que les petits.
Après le second voyage, elle fut remise, le 26 avril 1766, à Maskelyne, directeur de l’observatoire de Greenwich. Il l’étudia comme quelqu’un qui voulait la condamner, quoique cette opinion ne s’accorde pas avec ce qu’on connait par ailleurs de son caractère sympathique et généreux. Il la suivit jour par jour du 6 mai 1766 au 4 mars 1767. Il annonça alors que la montre variait beaucoup et qu’il ne lui paraissait pas qu’il y eu une liaison régulière entre ses variations et celles du thermomètre. Voici ses conclusions. Les probabilités pour ou contre une erreur sur la longitude de 30’ en six semaines sont égales. La probabilité d’une erreur plus petite que 40’ dans le même temps est égale à 34. Autrement dit, elle assurera la longitude à 1° prés en six semaines ; mais à 0°5 prés en quinze jours seulement : encore faut-il admettre que le froid n’arrive jamais au terme de la glace. C’était sévère, bien qu’il ajoutât que néanmoins l’invention était bonne et qu’elle serait très avantageuse à la navigation, en la joignant aux distances lunaires, méthode à laquelle, précisément à cette même date, Maskelyne venait de faire faire un progrès très important.
Mais il était heureusement réservé à Harrison de voir son triomphe pleinement constaté. Le Bureau des Longitudes ordonna en effet, à l’horloger Kendall, de construire une montre identique, et elle fut confiée, en 1772, à Cook qui partait, sur la Résolution, pour son second voyage. Elle lui rendit d’immenses services, si bien qu’à son retour, toutefois après beaucoup de débats et d’oppositions encore, on versa enfin la totalité des 20.000 livres entre les mains du célèbre et tenace artiste. Il mourut l’année suivante, en 1776. Quelques-uns continuaient d’ailleurs à mal juger son ouvrage. En effet, Le Roy dit qu’en 1774 on lui écrivit de Londres que la montre de Harrison était si peu regardée en Angleterre comme capable de remplir les espérances qu’on en attendait, qu’on s’y préparait à voir le Parlement proposer un nouveau prix pour les longitudes. Et il y avait une part de vérité dans cette opinion. Harrison, il est bien vrai, avait accompli un tour de force ; mais sa construction trop compliquée ne pouvait pas et ne devait pas servir de modèle pour les montres futures. Elle était destinée à rester en dehors, en quelque sorte, du cours normal des efforts de l’horlogerie vers le mieux ; type achevé d’une forme dont il n’exista jamais que deux exemplaires, ce n’était qu’une montre exceptionnellement réussie, par l’habileté de son auteur, mais qui ne pouvait être susceptible de développement, ni même d’imitation courante.